La critique du périurbain est un exercice de bon ton. Avec ses pavillons proprets, ses zones d’activité insipides, sa consécration de la voiture, son entre-soi lénifiant, les raisons ne manquent pas. Comment la France est devenue moche, paru dans Télérama, est emblématique de ce point de vue. Jusqu’à la caricature. Son mérite fut d’inciter Eric Chauvier à poser son regard d’anthropologue sur un espace social qui mérite plus de considération.

Contre Télérama ne contredit pas stérilement les thèses véhiculées par l’hebdomadaire : c’est une analyse nuancée qui, par petites touches, brise le masque du simplisme recouvrant la réalité périurbaine pour en faire surgir la profondeur anthropologique. On peut sortir des clichés, redonner du sens et en quelque sorte réhabiliter un espace, sans pour autant perdre tout sens critique.

Derrière les saynètes ethnologiques le regard reste acéré : nul doute que le périurbain relève de la standardisation urbaine, de la privatisation des espaces, de l’apolitisation de la vie sociale, de la franchisation de la culture, d’une esthétique sans saveur, de la fabrique d’entre soi et d’appariement de classe. Qu’il s’agisse aussi d’une forme d’aliénation, d’adhésion plus ou moins volontaire à un monde d’où est exclu tout élément perturbateur, où l’on tient à distance les bruits et fureurs de la ville.

Une chape, un mutisme du périurbain qui pourtant n’est que de surface. « La vie périurbaine – son atmosphère ordinaire – est semblable à une épaisseur de neige tombée sur nos pavillons, insonorisant toute forme de vie qui pourrait s’en échapper, mais cloisonnant la vie singulière de ses habitants comme des agissements de putains dans un bordel. Chacune de ces « franchises individuelles », qui – avec leur décoration neutre et standardisée – semblerait, pour ce journal de la capitale, tout aussi « moche » que les franchises commerciales, héberge des fictions insondables et jamais sondées. »

C’est dans l’impromptu, la sphère privée, les sursauts de conscience, l’intime, la vie ordinaire que la vacuité périurbaine craquelle et laisse échapper des presque-riens qui néanmoins font sens : la mort d’une voisine, un bois que l’on rase pour construire de nouveaux pavillons, les cris de jeunes qui bouillonnent de vie, une usine dont la dangerosité indigne, une bâtisse que demeure mystérieusement vide, les pratiques furtives d’homosexuels sur un lieu de drague, le comportement tapageur du milieu de la nuit, l’article d’un journal outrancier.

L’épaisseur du périurbain est intime et facilement étouffée par l’adhésion complice à l’idéologie trompeuse et rassurante de la ville diffuse, franchisée, sécurisée. C’est dans les interstices, à la marge, occasionnellement qu’elle se manifeste. Eric Chauvier traque ces situations, ces moments de vie fugaces où lucidité et liberté se jouent, montrant que le règne de la périurbanité « moche » n’est ni absolu ni irréversible.