«La jungle des pauvres» est une image stupéfiante. Elle représente une cabane, faite de palettes, tissus et plastiques récupérés, devant laquelle est installé un foyer, éteint, et entourée d’un taillis, sombre et touffu, hivernal. La photographie de l’installation précaire relève moins par son traitement du reportage que du symbole.

Symbole de la bidonvilisation et de l’encampement du monde. Près d’un milliard de personnes vit aujourd’hui dans ce type d’habitat (UN-Habitat). Dans certains pays comme le Soudan ou la république de Centre-Afrique, plus de 90% de la population est concernée. En Inde ou en Chine, le taux atteint 25%. Le phénomène concerne massivement les pays en développement, mais également ceux, comme la France, qui ont longtemps cru pouvoir éradiquer le phénomène. En métropole, le nombre de bidonvilles varierait entre 200 et 400 avec une population de plus 20.000 personnes (DIHAL – recensement préfectoraux). Le chiffre est sous-estimé puisqu’il ne tient pas compte des migrants et de leurs installations qui font la une de l’actualité, avec les sites emblématiques de Calais et Paris, lesquels apparaissent et disparaissent, au gré des interventions publiques. Il ne comprend pas non plus les outremers comme Mayotte, la Guyane où le phénomène est massif.

Image du présent mais également aperçu du futur : la poursuite de l’urbanisation avec une hypothèse en 2050 de plus de 9 milliards d’habitants pour 70% d’urbains et l’accroissement probable des migrations environnementales et climatiques, entre autres, laissent présager que ce mode d’habitat n’est pas réductible à un épisode ponctuel mais plutôt qu’il préfigure une part importante de notre horizon urbain mondial.

La photographie tire autant sa force de son sujet, un drame humain insoutenable, que de l’interpellation sociale et éthique qu’elle porte. Elle le doit également à sa composition et à sa lumière. Elle évoque notre présent et notre futur mais aussi, implicitement, notre passé en s’inscrivant dans nos cultures picturale et imaginaire profonds : la cabane est au centre, nimbée de lumière et entourée de ténèbres comme l’étaient dans la peinture classique les nativités. En adoptant ce code, le photographe rend visible la précarité, l’exil, l’insalubrité avec une dimension eschatologique. Il montre ce que l’on préférerait ne pas voir en renonçant aux représentations apitoyantes ou « monstrueuses » (au sens où l’entend Michel Agier). C’est, certes, une nativité mais amputée de ces personnages habituels, déshumanisée, laquelle dénonce l’insuffisante hospitalité dont pâtissent les migrants.

Pourtant la présence de la lumière traduit aussi la protection et l’espoir. Par celle-ci, on comprend que l’on n’assiste pas à une chute inexorable. La vie existe et se poursuit par la protection de la cabane, de l’habitat même sommaire, du foyer qui ne demande qu’à s’éveiller. Les bidonvilles ne sont pas que des nasses et peuvent constituer lorsque leurs habitants sont reconnus, leurs espaces organisés et aménagés, des refuges dotés d’aménités, de sociabilité et de dynamisme appréciables et appréciés, faute de mieux.

On a l’espoir que ce dévoilement, par la photographie, ouvre la voie à plus de considération, de prise en charge et d’humanité. Photo symbolique donc, mais aussi éminemment politique.

 

Texte initialement publié par le CGET dans « Focale(s) – Exploration photographique des territoires » , projet avec la Bibliothèque nationale de France et le laboratoire InTRu -Interactions, transferts, ruptures artistiques et culturels EA 6301 (Université François-Rabelais – Tours) dans le cadre de l’exposition « Paysages français une aventure photographique 1984-2017 »./Focale #2 – Bidonvillisation et ″encampement ″ : un nouvel horizon urbain ? par Stéphane Cordobes / photo de Jean Révillard – Jungle des Pauvres, près de l’Hooverport, 2009 – www.rezo.ch