L’assemblage de pylônes, de rampes d’accès, de parkings et de tôles ondulées, symbole du déferlement des aires commerciales dans nos territoires, est familier tout en étant dérangeant. En focalisant le regard sur cet espace anthropisé, l’image, artificielle jusque dans sa composition, pointe la responsabilité de l’homme dans ces arrangements en même temps que son effacement.

De fait, il n’y plus de traces humaines et vivantes parmi les objets qui composent cette photographie : tout y est fonctionnel et répond aux exigences de flux, de visibilité, de consommation. D’un côté le règne de la mobilité et de la voiture avec cet échangeur et ces places de parking vides ; de l’autre l’enseigne d’un distributeur archétypal de la société de consommation et de loisir, de la promotion du corps actif et sain ; en négatif, l’artificialisation et la disparition d’espaces agricoles et naturels.

Ces scènes urbaines se sont multipliées : normalisées, elles contribuent d’autant plus à l’homogénéisation culturelle des territoires que leur reproductibilité favorise à grande échelle leur diffusion. Subsiste-t-il des routes nationales et des entrées de villes épargnées par ces temples de la consommation ? Cette tendance à l’homogénéisation et à la « franchisation[1] » se diffuse parallèlement dans les centres-

Mission photographique de la Datar. Série « Espaces commerciaux », Montage photographique, 1984 @Albert Giordan BnF, Estampes et photographie.

villes, qui accueillent de plus en plus de grandes enseignes et reproduisent les mêmes aménagements piétons.

 

La série d’Albert Giordan offre une interprétation très esthétique de ces espaces qui ont un temps incarné le développement et la modernité, l’égalité par l’accès pour tous à la consommation. Aujourd’hui à bout de souffle, cet aménagement non raisonné et ses conséquences font l’objet de nombreuses critiques, y compris dans le grand public. Avec son « Halte à la France Moche » (2010), Télérama est emblématique de ce point de vue et du procès fait aux zones commerciales, zones d’activités et autres lotissements qui dégraderaient les paysages.

Le centre commercial périphérique appartient-il déjà au monde ancien ? Les nouveaux modes de consommation (e-commerce, circuits courts, etc.), la saturation de l’offre marchande et le souci de ménager le territoire et de préserver ce qui peut l’être de nos centres-villes semblent menacer son modèle et son hégémonie. En quête de renouvellement, les grandes foncières commerciales innovent : leurs projets promettent aux consommateurs de vivre des « expériences » uniques, ludiques, numériques, artistiques. Ailleurs, certaines enseignes réinvestissent les centres villes anticipant, voire précipitant, la vacance de certains espaces commerciaux. Fuite en avant ou bifurcation raisonnée ?

Au-delà de son esthétisme, l’image d’Albert Giordan n’annonce-t-elle pas de manière prémonitoire ce déclin à venir ? Que vont devenir ces entrées de villes ? Leurs espaces marchands longtemps plébiscités, aujourd’hui davantage décriés, vont-ils demain s’ « enfricher », entrainant impacts paysagers, sanitaires et environnementaux ? Seront-elles reconverties en zones logistiques ou dédiées aux datas center ? En éco-quartiers dont l’éloignement aux aménités urbaines restera problématique ? Faut-il envisager de rendre ces espaces à la nature ? Et si nous troquions nos entrées de ville contre des ceintures vertes ? Face à ces mutations des lieux de commerce, collectivités, acteurs de la distribution, consommateurs, Etat, tous collectivement, n’avons d’autres choix que de revisiter ce « modèle » et d’inventer d’autres scènes de consommation à la fois moins urbanicides et plus soutenables.

 

Texte initialement publié par le CGET dans « Focale(s) – Exploration photographique des territoires » , projet avec la Bibliothèque nationale de France et le laboratoire InTRu -Interactions, transferts, ruptures artistiques et culturels EA 6301 (Université François-Rabelais – Tours) dans le cadre de l’exposition « Paysages français une aventure photographique 1984-2017 »./Focale #5 – Les zones commerciales périphériques : figures de modernité ou paysages du passé ?
par  Julie Chouraqui et Stéphane Cordobes / photo de Albert Giordan. Mission photographique de la Datar. Série « Espaces commerciaux », Montage photographique, 1984 © Albert GiordanBnF, Estampes et photographie.

 


 

[1] La Ville Franchisée, formes et structures de la ville contemporaine. David Mangin. Editions de la Villette, 2004