#Ambiance 1

Montmartre sous la neige. L’ambiance de la ville est versatile. Il suffit d’un rien pour que tout change. La neige figure parmi ces petites causes qui produisent de grands effets. En congédiant certaines des dimensions les plus fonctionnelles de la ville, elle semble libérer son potentiel poétique. Elle redonne à ses habitants une disposition à rêver qu’ils avaient lorsqu’ils étaient enfants.

C’est un sentiment que nous ne partageons pas tous. La neige, c’est dans notre monde de la performance et de la technique une empêcheuse de tourner en rond. Les mobilités sont contrariées, les retards s’accumulent, les activités de la vie courante deviennent plus difficiles à mener, la productivité décroît et les risques d’accident augmentent. Il suffit pourtant de voir un enfant dans la rue le regard illuminé pour changer d’état d’esprit. Lui perçoit tout de suite l’extraordinaire de la situation, son potentiel ludique, l’aspect magique de ces surfaces grises soudainement immaculées par la grâce des événements météorologiques.

Lever le nez, sortir du rythme mécanique de la quotidienneté métropolitaine, accepter de s’échapper de la routine et c’est un monde merveilleux qui s’ouvre. Oublier le métro, le premier rendez-vous professionnel de la journée, prendre les marches qui de la rue Lamarck montent vers Montmartre et laisser la ville convertie nous imprégner. Le parfum du quartier n’est plus le même : il a la fraîcheur humide de la montagne. Le silence est si présent qu’on à l’impression de pouvoir le toucher. La blancheur purifie la voirie et redessine les arbres. Elle panse la ville et la soulage de son surcroît d’activité. La vie n’est pas arrêtée, mais très ralentie : les passants sont peu nombreux et ils ont adopté pour la plupart l’attitude de flâneurs.

Dans les regards, on perçoit une sorte de connivence, comme s’ils avaient conscience de partager un privilège : être les témoins d’une rare métamorphose. Durant un temps, la phrase urbaine n’est plus la même. Elle a laissé de côté la lourdeur du traité sociologique au bénéfice de poèmes en prose. C’est une conversion éphémère dont le charme n’est d’ailleurs pas sans lien avec cette fugacité. En durant, l’extraordinaire intégrerait l’ordinaire et la ville retrouverait sa redoutable efficacité. Ce qui ne manquera pas d’advenir dès la fonte entamée.