Métro prospective

La photographie est souvent définie comme un art de l’instantané. Une définition qui se vérifie d’autant mieux que l’exercice se passe dans la rue, produisant ces clichés urbains «pris sur le vif» qui saisissent un instant de vie, figent et illustrent ce mouvement incessant des grandes villes. C’est moins vrai dans la photo de paysage urbain, où sont souvent privilégiés l’immobilité et le temps long de la nature ou de la monumentalité.

Dans les deux cas, y compris dans celui où l’instant domine, il faut je crois prendre en compte en plus la notion de coïncidence si l’on veut appréhender l’expérience photographique. Coïncidence entre l’expression de la réalité que l’image fige et l’intention qui se concrétise dans l’esprit du photographe, parfois de manière trop fugace pour qu’il en ait conscience au moment de la prise de vue, mais qui peut se révéler après, lors du développement ou de la postproduction. Il y a là comme une fulgurance visuelle dans laquelle le coup de pouce du hasard ou de la chance n’est pas de trop.

Dans cette image prise dans le métro parisien, plus que l’instantanéité, c’est cette coïncidence qui prime. Je suis dans le métro et pense aux séances de cours sur la prospective que je dois donner au CNAM. Subitement ce flux de pensée est interrompu par une image qui s’impose, celle d’un des panneaux situés à l’angle haut des voitures de la RATP qui promeuvent la poésie au travers quelques citations judicieusement choisies. Cette fois il s’agit de l’extrait d’un texte de René Char, Le nu perdu. «Aujourd’hui est un fauve. Demain verra son bond.» Les phrases du poète semblent répondre à mon monologue intérieur et m’apparaître avec une évidence et une clarté, largement voilées depuis.

Je me dis alors que c’est exactement cela le terrain de la prospective. Un présent incertain, mouvant, traversé de luttes et de tensions, parfois cruelles, mais aussi doté d’une grâce féline et exaltante, d’une force sauvage entendue comme non domesticable, auquel s’ajoute un futur imprévisible, discontinu, sur lequel on finit par tomber après un saut vertigineux qu’au mieux on tente d’imaginer, d’anticiper, sans jamais savoir où il conduira, ni même s’il y conduira.