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Entretien Bruno Latour : les territoires de subsistance

Posted by SC in Entretiens on juillet 20, 2018

Sans institutions fortes et société civile active, impossible de relever le défi de la crise climatique! Aujourd’hui, le retour du territoire me semble inéluctable. Mais il s’agit d’un nouveau territoire qui s’est chargé de matérialité et dans lequel on s’intéresse au sol, à la biodiversité, aux forêts, à la pollution, au climat, à l’eau, etc. La crise écologique oblige à prendre en compte toutes ces dimensions, lesquelles, en même temps qu’elles sont intégrées au territoire, modifient sa taille, sa géométrie.

Bruno Latour aborde les notions de territoire de subsistance entre humains et non-humains, de description et d’engendrement de communs lors d’un entretien publié dans Horizons Publics en juillet 2018. Extrait.

Votre définition du territoire renvoie quasiment au champ de l’éthologie, à ce qui précède le politique et lui permet d’exister. Vous proposez d’ailleurs de caractériser cette réactivation du territoire en basculant de la logique de la production à celle de l’engendrement. Pouvez-vous décrire ce basculement ?

Je m’intéresse à ce qui donne vie au territoire, à ce qui permet notre subsistance : car un territoire doit avant tout être défini par ce qui nous permet de subsister, ce que l’on est capable de figurer, ce que l’on est prêt à défendre. Ces trois variables définissent selon moi le territoire. Il configure un attracteur alternatif que je qualifie de terrestre et qui s’oppose tant au local traditionnel qu’au global de la mondialisation ou enfin à celui conservateur des mouvements populistes qui s’installent sur la scène politique. C’est également celui qui me paraît le plus réaliste. Les historiens et philosophes de l’environnement, comme Pierre Charbonnier, montrent combien la notion traditionnelle de territoire est problématique parce qu’elle repose sur une disjonction de son périmètre reconnu et d’une production qui s’étend hors de ses limites. Ce sont par exemple les «hectares fantômes» des colonies grâce auxquels la France assurait une partie de sa production et ses externalités négatives. Atterrir, c’est réconcilier les frontières du territoire et des conditions de subsistance.

Au contraire de la production de l’économie globale qui détruit les ressources et nos conditions de vie, la logique d’engendrement doit-elle contribuer à cette subsistance ?

L’éducation des enfants participe de l’engendrement. Le maintien de la biodiversité compris comme la genèse et la continuité des êtres qui sont nos commensaux relève de l’engendrement. La fin du post-colonialisme et la compréhension des différentes formes de racisme également. Tout comme la question des communs et ce souci de maintenir, voire de restaurer des communautés que le système de production globalisé a détruites en même temps qu’il faisait disparaître les mille autres façons d’instituer des droits autrement plus subtils3. Parler d’engendrement, c’est considérer l’espace qui nous permet de subsister tout en se reposant des questions fondamentales : avec qui, humains et non humains, vit-on réellement ? Combien sont-ils ? Comment favorise-t-on leur reproduction ? De ce point de vue, les termes consacrés d’économie «durable», «soutenable», «circulaire» sont les symptômes de cette recherche d’accès au terrestre, de rapprochement entre territoire et espace de subsistance dont la perte débute avec la révolution industrielle et l’exploitation de la terre par les «modernes».

Accéder à l’intégralité de l’entretien publié en juillet 2018 dans Horizons Publics