Une image prospective de la métropole parisienne

Posted by SC in Publications on août 20, 2018

Une mise en prospective de la photographie d’Alain Bublex, Plan Voisin de Paris – V2 Circulaire Secteur A23, 2013, qui questionne le futur redouté de la métropole du Grand Paris.

La photographie d’Alain Bublex relève-t-elle de la prospective? Précédent l’image et participant pleinement de son élaboration, apparaît un mode de raisonnement couramment utilisé dans cette technique d’exploration du futur. Que se passerait-il si … ? Le questionnement pourrait se formuler de la façon suivante : que deviendrait Paris si la ville s’inscrivait dans une trajectoire plus exclusive encore de patrimonialisation et de muséification ? Quels nouveaux paysages urbains surgiraient si les activités commerciales et tertiaires du centre-ville étaient excentrées et constituaient de nouvelles polarités le long des boulevards périphériques et autres réseaux autoroutiers extérieurs ?  Assisterait-on à l’émergence de nouveaux lieux, épigones de cet urbain générique qui travestit les grandes villes en même temps qu’elle les inscrit dans la mondialité métropolitaine ? Les portes de Paris en viendraient-elles à ressembler à certains quartiers iconiques de la métropolisation, tels qu’on les trouve à Tokyo, Shanghai, New York… L’image d’Alain Bublex avec ses immeubles de grande hauteur, ses écrans publicitaires géants, ses malls commerciaux et ses infrastructures de transport proliférantes, informe cette hypothèse prospective.

Interroger ainsi le futur, en confrontant l’habitant-spectateur que nous sommes non seulement à un possible, mais de surcroît à un possible représenté, est d’une efficacité redoutable. C’est la force de l’image et celle-ci n’en est pas dépourvue : la photo est sidérante. Le sentiment ne résulte pas seulement des composantes déplaisantes et de la dimension dystopique affirmée, bien éloignées des images de la ville durable européenne façon Malmö ou Copenhague où l’on aime se projeter : pas de mobilités douces, pas d’espace public, pas de ville verdoyante ici, mais son contraire, traité avec un esthétisme affirmé. L’efficacité de la photographie et de l’interrogation prospective doivent justement beaucoup à cette tension entre l’esthétisme de l’œuvre et l’objet disgracieux qu’elle représente. Celle-ci est d’ailleurs moins belle que sublime. Elle ne renvoie pas à une harmonie des formes qui apaise, mais au contraire elle impressionne par la prolifération des volumes et des couleurs, par ses arêtes vives, son exaltation technique des flux, l’abandon de toute échelle humaine.

En mobilisant la raison, l’imagination, la passion, la photographie d’Alain Bublex porte une interrogation sur le futur parisien avec une rare intensité. Une intensité que l’on rencontre plus souvent dans le domaine de l’art que dans les exercices technocratiques de réflexion à long terme. Est-elle crédible ? Vise-t-elle avant tout l’effet esthétique _réussi_ ou constitue-t-elle effectivement un futurible à considérer à part entière et à débattre ? Elle enrichit en tout cas la réflexion prospective en la dotant d’un autre registre de savoir dont on mesure pleinement l’intérêt.

Un regard prospectif de Stéphane Cordobes, initialement publié par le CGET dans sa série Focales à partir d’une image d’Alain Bublex, ​Plan Voisin de Paris – V2 Circulaire Secteur A23
2013 – Épreuve chromogène laminée diasec sur aluminium
180 x 240 cm – Édition de 3 + 1 E.A.
Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris