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Urbanités et imaginaires périurbains

Posted by SC in Publications on septembre 20, 2018

Une mise en prospective de la photographie de Jürgen Nefzger, Magny-le-Hongre, Marne-la-Vallée, 1998 extraite de la série « Aux Portes du Royaume » qui interroge les réalités et imaginaires périurbains.

Quelle représentation se donner du périurbain ? Des pavillons mitoyens dénués de tout intérêt architectural ; du mobilier de jardin sur une terrasse et des jeux en plastique pour enfants ; un barbecue ; des voitures, leurs places de parking et leurs garages ; des routes ; des hypermarchés et zones de loisirs ; des espaces normalisés et vides, etc. ? L’image de Jürgen Nefzger reprend plusieurs de ces attributs qu’il magnifie par sa technique de prise de vue : l’usage du noir et blanc, la distribution des objets dans la composition centrée et fermant tout horizon, toute perspective, la pose des deux enfants… Ces choix apparaissent moins comme des moyens au service de la réalité photographiée que des signes de son artifice. Ainsi ce n’est pas du périurbain de Magny-la-Hongre, à Marne-la-Vallée dont il est question, mais d’un archétype incarnant la vision caricaturale, socialement construite, saturée de valeurs plus ou moins bien pensantes souvent associées à ce type d’espace. Moins que d’un lieu particulier, d’un témoignage singulier ou d’un matériau ethnologique, c’est une image symbolique de la « France moche », de l’habitat standardisé, du règne de l’individualisme et de la consommation, de la dénaturation aussi, qui est ici proposée.

Pourtant, dans ce cliché – au double sens du mot – un élément détonne. Les deux enfants qui occupe tout le premier plan sous le regard de leurs parents, par la couleur de leur peau, se distinguent des « codes » communément véhiculés par les fictions, les publicités, les articles et autres essais ayant trait au périurbain : après tout cet espace n’est-il pas considéré comme la terre d’élection des ménages de la classe moyenne disposant de deux emplois et de deux véhicules ; de ceux qui ont pu quitter les centres-villes et banlieues ; ou encore le lieu du repli et de l’entre-soi ? Force est de constater par l’image que la réalité périurbaine peut différer des idées reçues que l’on en a, y compris les plus inconscientes et les mieux ancrées. Le cliché photographique dépasse en même temps qu’il le saisit le cliché culturel et ouvre la voie à d’autres récits périurbains, à d’autres scénarios possibles, à des manières différentes aussi de faire territoire.

De fait, en plus d’un demi-siècle, l’urbanisation des campagnes a pris des formes plus variées qu’on ne le suppose encore habituellement. Les espaces urbains de la faible densité ont pour beaucoup perdu l’aspect lisse et artificiel de la nouveauté telle qu’elle figure dans l’œuvre de Jürgen Nefzger. La végétation a poussé, la vie sociale s’est ramifiée, les trajectoires résidentielles et culturelles se sont multipliées, l’habitat a pris une patine, les usages ont produit de la diversité fonctionnelle, les espaces ont acquis de la profondeur. Mettre les espaces périurbains en prospective, c’est à la fois dénoncer ces idées reçues qui nous empêchent de convenablement les comprendre et penser leur développement, sortir de la critique stéréotypée et s’intéresser à cette profondeur. Il ne s’agit évidemment pas de passer sous silence les faiblesses et fragilités de la périurbanité, de taire nos difficultés à en réguler et contrôler les facteurs qui contribuent sans mesure à son expansion, de nier les défis posés en termes de durabilité. Ces dimensions sont constitutives des périurbains et de leurs enjeux mais elles ne sauraient continuer à masquer l’intérêt continu d’une large part de la population pour ce type d’habitat, les projets qui y voient le jour, la vie qui s’y organise, les ressorts à activer pour les rendre plus soutenables.

Texte de Stéphane Cordobes, publié originellement par le CGET, Focale #9 – Urbanités et imaginaires périurbains à partir d’une photographie de Jürgen Nefzger Magny-le-Hongre, Marne-la-Vallée, 1998. Photographie extraite de la série « Aux Portes du Royaume »